Enigma, Antoni Casas Ros, commando borgésien
Le Magazine littéraire
Commando borgésien
Victor Pouchet
Faut-il instituer un "droit inaliénable des auteurs à tuer leurs personnages"? Dans Enigma, le deuxième roman du brillant Antoni Casas Ros, la question se pose lorsqu'une mystérieuse cellule décide de récrire les fins de livres jugées insatisfaisantes, avant de remettre clandestinement les ouvrages dans le commerce. Nous commençons évidemment par la fin de ce roman où l'on reconnaît la maîtrise borgésienne et le goùt pour la mystification littéraire de l'auteur du fascinant "Théorème d'Almodovar". Au départ, donc, il y a quatre personnages, de ceux que l'on rencontre rarement dans les romans: un poète tueur à gages, un professeur de lettres destructeur pathologique de livres, une Japonaise muette depuis huit ans, une jeune étudiante capable de nager vers le large pendant des heures. Ces solitaires, mélancoliques, vibrant d'un même amour angoissé pour la littérature, vont se croiser, puis s'unir dans ce groupe littéraire occulte. Dans des scènes où se mêlent la poésie du crime et l'apologie du baroque, apparaissent Vila-Matas, Bolano, Maurice Scève, l'invisible auteur Cas Ros lui même, et bien d'autres écrivains. Nous sommes pourtant très loin du simple jeu de mise en abîme. Car Casas Ros est de ces "réalistes qui communiquent avec quelque chose de plus vaste qu'eux-mêmes":la littèrature, le fantastique, l'infini du plaisir sensuel. La séduction du jeu des possibles d'Enigma est si forte qu'on se mettrait presque à croire, comme les personnages du roman, en un salut par la littérature. Faut-il préciser qu'ils en meurent?